Ceux qui comptent

La Relic grignotait le cerveau de V. Les médecins qui lui donnaient quelques mois. Entre deux crises, elle avait continué à vivre. Pas par bravade. Par incapacité à faire autrement. En parcourant Night City et en travaillant pour des fixers, elle avait même réussi à s’installer, à s’équiper comme une pro et à se faire un nom. Au milieu de tout ça, elle s’était fait pas mal d’ennemis. En fait, à peut près tous les gans et toutes les corpos. Mais elle s’est surtout fait des amis, de ceux qui deviennent une famille.

Il y avait Vik. Viktor Vector avait son cabinet à Watson, propre, discret, honnête dans un secteur qui ne l’était pas toujours. Ancien boxeur poids lourd, avant que les mains qui cassaient des mâchoires apprennent à réparer des cerveaux, il gardait de cette époque un œil qui savait lire un corps en mouvement. Leur lien ne passa jamais par le chrome : V n’en avait pas, et Vik ne lui en proposa jamais comme on propose une solution à un problème. Il respectait ça. Quand elle monta sur les rings clandestins de la ville, il fut dans son coin, à la regarder avec la fierté tranquille de quelqu’un qui reconnaît dans l’autre ce qu’il a lui-même été. « Je mets tout sur l’ardoise. T’auras qu’à rembourser quand tu pourras ». Il avait ce pragmatisme des gens qui ont regardé le monde en face, conclu qu’il ne changerait pas, et décidé de bien faire leur travail quand même, parce que c’était tout ce qu’ils pouvaient contrôler. Zetatech finit par racheter son cabinet sous pression corporate. Il signa sans faire d’histoires. Il n’était pas heureux. Il n’avait pas vraiment prévu de l’être.

Et à côté de chez Vik, il y avait Misty Olszewski. Herboriste, astrologue, lectrice de tarots, toutes choses dont V se serait moquée six mois plus tôt. Mais Misty avait quelque chose que la ville avait presque éteint partout ailleurs : une attention sincère à ce que les gens ressentaient, pas seulement à ce qu’ils faisaient. Elle s’occupait de Jackie comme d’une flamme qu’elle savait fragile. Elle s’occupait de V de la même façon, sans le dire. « Les astres ne décident pas de ta vie », dit-elle un jour en lisant les cartes. « Ils te montrent juste ce qui est déjà là. » V n’y croyait pas. Mais elle revenait quand même.

River Ward était l’un des rares flics honnêtes de Night City, ce qui tenait davantage du handicap professionnel que de la vertu — le NCPD finit par le virer pour cette raison précisément. Il entraîna V dans une affaire qui n’était officiellement plus la sienne : un tueur en série qui séquestrait des adolescents dans une ferme des Badlands, et dont son neveu Randy avait disparu parmi les victimes. Ils le trouvèrent. Vivant. C’était, dans le métier de V, une rareté suffisante pour mériter d’être notée. Ce que V n’avait pas prévu, c’est que River ne s’en tiendrait pas là. Il rappelait. Il invitait. Elle le voyait regarder dans la mauvaise direction depuis le début, et elle n’avait pas le cœur de le blesser trop vite. Il était quelqu’un de bien dans une ville qui en manquait cruellement. Son cœur à elle était déjà ailleurs. Elle lui dit la vérité, doucement, sur un toit avec la ville en dessous. Il encaissa. Et il resta, ce qui, de sa part, était peut-être la chose la plus belle qu’il pouvait faire.

Solomon Reed était la preuve vivante qu’on pouvait être trahi par tout ce en quoi on croyait et continuer à y croire quand même. Ancien SpecOps déployé en Amérique du Sud dans des opérations que personne n’avait envie de détailler. Des villages brûlés, des gouvernements déstabilisés, le travail habituel de ceux qui servent les empires sans en porter le nom. Il avait rejoint la FIA avec la conviction que certaines institutions méritaient qu’on leur donne tout. Il avait recruté Songbird, formé Alex, bâti un réseau de renseignement dans Night City pendant la Guerre d’Unification. Puis So Mi l’avait livré aux sicaires d’Arasaka sur un train, Myers avait ordonné sa mort comme condition d’armistice, et il avait survécu à l’embuscade pour se retrouver agent dormant sans solde, reconverti en videur dans un club de Dino Dinović à Dogtown, attendant sept ans un appel téléphonique qui n’arriverait peut-être jamais. Il l’avait attendu quand même. C’était ça, Reed : un homme qui avait remplacé toutes ses certitudes personnelles par une seule, la plus dure à porter, le devoir, et qui s’y tenait avec une constance que V trouvait à la fois admirable et légèrement terrifiante. Il n’était pas naïf. Il savait exactement ce que Myers lui avait fait. Il servait quand même. Certaines gens cherchent quelque chose de plus grand qu’eux-mêmes, avait-il dit un soir. Il n’avait pas l’air de trouver ça héroïque. Juste nécessaire.

Alex, Alena Xenakis, était une autre histoire. Fille des bidonvilles de Los Angeles qui avait voulu devenir actrice de Braindance, et que le destin avait recrutée via un studio qui se révéla être une couverture de la FIA. Reed l’avait formée. Elle avait passé sept ans sous couverture à Dogtown, barmaid au Moth, dans les décombres de Pacifica, à compter les jours comme d’autres comptent des balles. Elle ne détestait pas Reed. Elle lui en voulait d’être réapparu, elle qui le croyait mort, elle qui avait fait son deuil, et il revenu avec ses grandes idées et ses loyautés impossibles. Elle a fini par obtenir sa mutation sur la Côte d’Azur. Ses échanges avec V leur ont fait du bien à toutes les deux.

Il y avait les morts, aussi. Jackie Welles, qui avait rêvé à voix haute dans les nuits de Watson et que Night City avait avalé dans l’opération qui devait tout changer. Sa mort n’avait pas eu la dignité des grandes fins : une Delamain, du sang, des prières en espagnol. V pensa souvent à lui. À ce rêve bête et magnifique. À ce type qui avait cru en elle avant qu’elle ait quelque chose en quoi croire. Evelyn Parker, brillante et brisée, que les Voodoo Boys avaient utilisée comme outil jetable et que personne n’avait su sauver à temps. Une femme qui avait essayé de jouer dans la cour des grands avec les cartes que la ville lui avait données, et qui avait perdu d’une façon que les cartes n’expliquaient pas. Et tous les autres, les anonymes des contrats, les cyberpsychos que Regina voulait sauver et qu’on n’avait pas toujours pu, les gens croisés dans les couloirs de la ville et dont on ne saurait jamais le nom. Night City ne faisait pas de cérémonie pour ses morts. Elle les absorbait et continuait. V, elle, s’en souvenait. C’était la seule forme de fidélité qui lui restait.

Et puis il y eut les relations qui prennent aux tripes.

Panam Palmer était moitié affection, moitié provocation, parce que Panam avait cette façon d’occuper la route comme si elle lui appartenait de droit. V et elle s’étaient trouvées en plein milieu d’une affaire mal embouchée — une voiture volée, un traître dans le rang, un Anders Hellman à extraire des Badlands avant que tout parte en fumée. Ce n’était pas une amitié qui avait commencé dans la douceur. C’était une alliance scellée à coups de décisions à prendre en une seconde et de dos couverts sans qu’on ait eu besoin de le demander. Panam appelait, V répondait. V avait besoin, Panam arrivait. C’était cette qualité-là entre elles. Pas de calcul, pas de délai, pas de je vais y réfléchir. Juste la présence, immédiate et sans condition, comme les gens qui se reconnaissent au premier regard sans savoir encore exactement ce qu’ils se reconnaissent. Elles avaient rescapé Saul des Wraiths, volé un Basilisk à Militech, sauvé les Aldecaldos d’eux-mêmes à deux reprises. Elles avaient regardé les étoiles du désert ensemble et partagé ce silence que seuls les gens qui ont grandi avec le même ciel peuvent partager vraiment. Et V, dans ces moments-là, avait senti quelque chose qu’elle n’avait pas prévu de sentir, quelque chose qu’elle décida assez vite de ranger soigneusement et de ne pas nommer, parce que Panam était ce qu’elle était et que ce n’était pas une conversation à avoir. Certaines choses méritaient d’être tenues proprement, sans les abîmer avec des mots. Alors elles étaient restées ce qu’elles étaient : les meilleures amies que la ville et le désert leur avaient laissé être. Et c’était, dans les faits, immense. « Tu pourrais rester ». « Pour l’instant je peux pas ». « Je sais ». Elles n’avaient pas eu besoin d’en dire plus.

Et Judy ! Judy Alvarez restaurait des Braindances dans un appartement de Jig-Jig Street et portait sa colère comme une armure. Elle aimait Evelyn Parker, cette femme brillante et brisée que le monde avait dévorée à petit feu, que les Voodoo Boys avaient utilisée comme une clé jetable et que les Maelstromers avaient transformée en quelque chose qui n’était plus humain. V avait plongé dans ses mémoires fragmentées, traversé les ruines d’une conscience comme on traverse un champ de mines, et au bout du compte elle avait trouvé non pas une réponse mais une certitude : certaines choses ne se réparent pas, et ce que vous en faites est ce qui vous définit. Elle libéra donc les Dolls du Clouds, ces êtres dont la personnalité avait été effacée pour le plaisir des clients, que les Tyger Claws traitaient comme du matériel de location.

Judy emmena V plonger dans le réservoir de Laguna Bend, là où sa ville natale engloutie attendait sous l’eau noire et froide. Dans ce silence aquatique, loin du fracas et des néons, quelque chose s’était calmé en V pour la première fois depuis longtemps.

Ce n’est pas là que la chose commença vraiment entre elles. Elle commença avant, dans la façon dont Judy l’écoutait, pas comme une cliente ou une alliée de circonstance, mais comme quelqu’un qui regardait V et voyait une personne entière plutôt qu’un outil. Dans une ville où tout le monde vous jaugeait pour savoir ce que vous valiez en eddies ou en services rendus, c’était déconcertant. Puis ça devenait nécessaire. Puis on s’apercevait qu’on cherchait les excuses pour revenir. Judy ne croyait plus en grand-chose. Night City avait pris soin d’éroder ses certitudes une par une. Evelyn, les Dolls, les années passées à restaurer des Braindances pour des gens qui n’avaient que faire de la réalité. V non plus. On ne traversait pas ce que V avait traversé en sortant la foi intacte. Deux femmes qui avaient rangé leurs illusions sans savoir quoi mettre à la place, et qui avaient trouvé, par accident ou par quelque chose qui ressemblait à du destin mais qu’elles auraient refusé d’appeler comme ça, que l’autre pouvait tenir l’espace vide.

Judy osa, et dans la façon dont elle posa la question, il y avait toute la peur de quelqu’un qui a l’habitude que les gens partent.
– Tu pars pas, là ?
– Non.
– Pourquoi ?
V regarda les néons de la ville au loin qui pulsaient comme une blessure ouverte.
– Parce que là je veux rester.
Ce n’était pas une promesse. C’était la chose la plus vraie qu’elle pouvait dire.

Elles s’aimèrent énormément, dans une ville qui consumait tout, dans une vie qui était à terme, avec une horloge dans la tête et un fantôme qui prenait de la place. Elles s’aimèrent quand même. La nuit au bord du lac après Laguna Bend fut l’un de ces moments qui n’ont pas besoin d’être racontés pour être compris, et que V garda longtemps comme une pierre lisse dans la poche, quelque chose qu’on touche sans l’exhiber.