Night City ne dort pas. Elle ne se repose jamais, ne tourne jamais le dos, ne ferme jamais les yeux. Elle pulse, elle gronde, elle saigne de néon. Ses artères sont des autoroutes à six voies où les Quadra roulent à deux cents kilomètres-heure entre les épaves calcinées et les vendeurs de ramen sous leurs abris de plastique. Ses veines sont des câbles de données qui courent sous les dalles brisées de Kabuki, qui montent le long des tours de verre d’Arasaka, qui s’enfoncent dans la boue de Pacifica comme des racines malades.
Elle n’a pas de cœur. Elle a l’Afterlife. Et l’Afterlife ne s’ouvre pas à n’importe qui. On entre dans la ville par le bas. Toujours par le bas. Par les ruelles de Watson où les Maelstromers lacèrent les passants pour leurs implants, par les halls d’immeubles en ruine où les réfugiés du conflit NUSA-Militech partagent leur chaleur et leurs pilules. Par la honte tranquille de n’avoir rien à vendre sinon ses bras, ses yeux, son sang.
Night City avait été construite sur une idée : que si on retirait l’État, le marché pourrait tout faire mieux. Les fondateurs avaient supprimé les taxes, les réglementations, les syndicats. Ils avaient invité les corpos à s’installer, à construire, à administrer. Et les corpos l’avaient fait : elles avaient construit des tours magnifiques et des logements insalubres, des hôpitaux de pointe réservés aux employés et des cliniques de fortune pour les autres, des réseaux de transport privés et des rues que personne ne réparait plus. Une ville qui fonctionnait parfaitement pour un dixième de sa population et qui laissait les autres se débrouiller.
Dans les quartiers que les corpos ne daignaient pas administrer, les gangs avaient pris le relais. Chacun avec sa logique, sa géographie, son code. Les Maelstromers hantaient le Watson industriel avec leurs corps couverts de chrome poussé jusqu’à la cyberpsychose. Les Tyger Claws régnaient sur Japantown et Kabuki avec l’élégance tranchante de la yakuza modernisée, leurs katanas au côté et leurs motos vrombissant sous les néons, leurs tatouages lumineux pulsant dans l’obscurité. Les Valentinos tenaient Heywood dans une étreinte à la fois fraternelle et impitoyable, catholiques de rue avec leurs médailles de Santa Muerte et leur code d’honneur qui n’admettait pas la trahison. Les 6th Street, nés des vétérans de la quatrième guerre corpo qui voulaient protéger les leurs, avait depuis longtemps dérivé vers ce qu’il combattait, devenu gang de racketteurs en uniformes militaires délavés. Les Voodoo Boys de Pacifica faisaient la guerre dans le Net, programmaient des virus capables de geler un réseau neural à distance, et rêvaient d’ouvrir le Mur Noir pour parler à ce qui attendait de l’autre côté. Les Animals ne misaient que sur le corps brut, augmenté chimiquement, gonflé aux drogues de combat. Et dans les bas-fonds, les Désosseurs rôdaient, coupant les implants des vivants comme des bouchers, revendant le chrome avant que le sang soit sec.
Les fixers étaient les vrais cartographes de la ville. Pas les architectes des tours de verre. Eux ne construisaient que vers le haut, vers l’orbite, vers Arasaka Station où les actionnaires dormaient en cryo pendant que leurs dividendes s’accumulaient. Les fixers, eux, connaissaient l’horizontale. L’épaisseur réelle de Night City. Wakako Okada régnait sur Japantown depuis un salon de thé que personne n’avait jamais vu vide. Elle téléphonait. Sa voix était douce comme une lame propre. La première fois qu’elle regarda V dans les yeux, elle posa sa tasse avec la précision d’une chirurgienne et dit : « Pas d’implants. Intéressant. Soit tu es morte dans une semaine, soit tu deviens quelqu’un dont je me souviens… J’ai peu de mercenaires dont je me souviens ». Elle connaissait chaque secret qui avait une valeur marchande. Elle n’employait pas les gens : elle les investissait. Il y avait Regina Jones aussi, une journaliste reconvertie en fixeuse, qui regardait toujours comme si elle prenait des notes mentales. Elle envoyait V après les cyberpsychos que la NCPD abattait à vue mais qu’elle, elle voulait capturer, traiter, sauver si possible. « Une mercenaire sans implants face à un cyberpsycho, c’est presque équitable. Toi, tu fais peur. Ils te voient comme un fantôme. Quelqu’un qui n’a pas de chrome, ça déstabilise leur traitement de la menace ». El Padre, Emilio Rodríguez, Padre pour tout Heywood, parlait de ses quartiers comme d’une paroisse dont il était à la fois le prêtre et le parrain. « Night City avale les pauvres en premier », dit-il un jour sans lever les yeux de sa bible. « C’est pour ça que Dieu a inventé les mercs ». Muamar « El Capitan » Reyes vendait des véhicules volés avec l’humour triste des hommes qui ont vu trop de choses pour croire en quoi que ce soit, et assez de pragmatisme pour continuer quand même. Dino Dinović animait les nuits de Westbrook comme un chef d’orchestre qui aurait appris son métier dans les back-rooms. Il savait ce que les corpos voulaient quand ils croyaient être entre eux, et comment faire durer la musique assez longtemps pour que tout le monde finisse par se trahir. Dakota Smith connaissait les routes des Badlands comme d’autres connaissent leur propre corps : par instinct, par mémoire musculaire, par une longue intimité avec la poussière et les embuscades. Elle parlait peu. Ce qu’elle disait était précis et suffisait. Mr. Hands, le chouchou de V, opérait depuis les décombres de Pacifica à Dogtown avec une économie de mots qui valait une fortune. Chaque phrase pesée, chaque silence calculé. Il gérait l’ingérable, manipulait son échiquier politique, et ne posait jamais la question dont la réponse pouvait se retourner contre lui. V aimait travailler avec lui parce qu’il était prévisible dans son imprévisibilité. Et ça, c’était une forme de fiabilité. Et bien sûr il y avait Rogue Amendiares, Rogue, tout simplement, parce qu’un seul mot suffisait. Elle présidait l’Afterlife depuis si longtemps qu’elle était devenue une institution au même titre que la ville. Elle avait survécu à Johnny Silverhand, ce qui en soi était une forme de miracle ou de malédiction. Elle jaugeait V avec les yeux de quelqu’un qui a enterré suffisamment de mercenaires pour reconnaître ceux qui ne mourront pas tout de suite. « Tu as quelque chose », lui dit-elle un soir. « Je ne sais pas encore si c’est une qualité ou un problème ». Dans Night City, c’est souvent la même chose.
Autour de ça, il y avait les mégacorpos. Ce n’était pas des entreprises. Elles n’avaient pas de PDG, elles avaient des empereurs. Pas de concurrents, des ennemis, ce qui est une catégorie différente, avec des méthodes différentes et des fins différentes. Arasaka était la plus vieille, la plus patiente, la plus froide. Elle ne vendait pas de la sécurité. Elle vendait de la dépendance, ce qui est plus rentable et beaucoup plus durable. Elle possédait des sénateurs, des généraux, des premiers ministres, et des morts : des consciences numérisées dans ses serveurs les plus profonds, propriété perpétuelle d’une corporation qui ne mourrait jamais. Militech était l’autre empire, américain jusqu’aux os, bâti sur la conviction que la puissance de feu était la seule forme de diplomatie qui n’avait pas besoin de traducteur, et que la vraie rentabilité d’une guerre n’était pas dans la victoire mais dans la durée. La Quatrième Guerre Corpo de 2021 – leur guerre – avait été la chose la plus destructrice sur le sol américain depuis un siècle. Night City avait survécu précisément parce qu’aucune n’avait pu se permettre de laisser l’autre la prendre seule. Alors elles l’avaient toutes les deux abîmée à parts égales et appelé ça un statu quo. Autour d’elles gravitaient les autres : Kang Tao et ses drones qui décidaient seuls de tirer, Biotechnica qui contrôlait les brevets du vivant et les contrats agraires de nations entières, Trauma Team qui avait transformé les soins d’urgence en abonnement premium – un dropship en quatre minutes si vous pouviez payer ; sinon, vous le regardiez passer et vous continuiez à saigner. « Le problème avec les corpos », avait dit Johnny, « c’est pas qu’elles sont mauvaises. C’est qu’elles sont cohérentes. Elles font exactement ce qu’elles ont toujours dit qu’elles feraient. On a juste pas voulu les croire ». V n’avait rien trouvé à redire.
Entre ces royaumes aux frontières invisibles et mortelles, une foule de fixers, de solos, de netrunners, de ripperdocs et de mercs sans clan traçait sa route en espérant mourir de vieillesse, ce qui à Night City tenait du vœu pieux.






