Les mystères de Night City n’étaient pas des énigmes. C’étaient des avertissements.
FF:06:B5
Le plus grand fut sans doute FF:06:B5, séquence hexadécimale, nuance de magenta, qui apparaissait partout si on savait regarder. Sur les murs de Kabuki, gravée dans le béton humide par des mains qui n’avaient pas laissé d’autres traces. Dans des données corrompues sur des serveurs abandonnés depuis 2023, comme une empreinte digitale laissée sur une scène de crime qu’on n’avait jamais eu les moyens d’analyser. Dans les rêves de certains Braindanceurs qui ne pouvaient pas expliquer d’où venaient ces images. Ce n’était pas un code de gang. Pas une pub subliminale. Quelque chose qui avait essayé de passer d’un côté à l’autre, qui avait laissé une cicatrice dans le tissu numérique de la ville — une signature. Une présence qui regardait depuis l’envers du décor.
Garry le Prophète
Il y avait aussi Garry le Prophète, Gerald Winkler de son vrai nom, un homme que tout le monde regardait avec l’indulgence condescendante qu’on réserve aux fous inoffensifs. Il hurlait ses théories dans la ruelle derrière la boutique de Misty, à Kabuki, avec la conviction brûlante des gens qui ont vu quelque chose que personne d’autre ne veut regarder. Les nécromanciens techno d’Alpha du Centaure. Les corpos dirigées par des reptiliens. Arasaka comme relais d’une intelligence extraterrestre ou post-humaine qui utilisait la technologie d’immortalité pour s’assurer le contrôle de quelques âmes humaines choisies. Ses auditeurs riaient. Certains lui donnaient des eddies par pitié. V l’écoutait. Et parfois, en écoutant, elle avait froid dans le dos. Parce qu’un jour Garry l’avait guidée vers une réunion clandestine dans une usine de Watson, ce qu’il croyait être un rassemblement de reptiliens. Ce qu’elle y trouva était plus prosaïque et plus inquiétant à la fois : des membres du Maelstrom en train de remettre une puce mystérieuse à des corpos non identifiés. La puce contenait des données d’une nature qu’elle ne put pas entièrement déchiffrer, des structures qui ressemblaient à des fragments de protocoles de communication. Pas humains. Trop réguliers, trop propres, trop cohérents pour être le produit d’une équipe corpo standard. Peu après, Garry disparut. Ses disciples racontèrent que des hommes en costume sombre avec des yeux d’un bleu lumineux l’avaient emmené dans un véhicule blindé. Le NCPD, quand ses amis portèrent plainte, dit simplement qu’il était « malade » et que ça ne relevait pas de leur juridiction. Dans le columbarium de Night City, une niche lui fut dédiée. L’inscription disait : Il en savait trop. Alors ILS se sont occupés de lui. V ne savait pas si Garry avait raison sur les reptiliens. Elle savait qu’il avait eu raison sur quelque chose. Et que quelque chose avait jugé utile de le faire taire.
Le Maître Zen
Il y avait le Maître Zen. V l’avait rencontré une première fois dans un parc de Reconciliation Plaza à Heywood — un homme en robes, assis sur un banc, avec l’air de quelqu’un qui attendait précisément elle et pas quelqu’un d’autre. Il lui proposa une méditation en Braindance : pas de violence, pas de sexe, pas d’adrénaline. Juste les quatre éléments, dans des espaces qui n’existaient pas dans Night City : forêts, montagnes, lacs, déserts ouverts. V accepta. Elle revint. Quatre fois au total, dans des endroits différents de la ville et du Badlands, comme si le moine se déplaçait pour l’attendre à la prochaine étape d’un chemin qu’elle n’avait pas choisi. « Nous sommes tous connectés à l’univers, par nos corps, nos âmes et nos sens », lui dit-il lors de leur dernière rencontre, au bord d’une falaise dans le désert, les yeux sur la ville au loin. « Beaucoup d’entre nous ont choisi de fermer les yeux ». Quand V demanda pourquoi il l’aidait, il dit qu’il la préparait à faire le bon choix. Quand elle sortit de la dernière méditation, il avait disparu, encore. Il avait laissé derrière lui ses robes, son autel, son collier. Rien d’autre. Et Johnny, assis à côté d’elle dans les robes vides, dit avec sa mauvaise humeur habituelle :
– Merde, il est vraiment partout ton maître zen. Un de ces jours, tu vas le retrouver dans ton frigo.
– Tu ne l’as pas vu partir ?
– Je l’ai pas vu du tout.
Ce n’était pas une réponse satisfaisante. C’était une information. Johnny voyait tout ce que V voyait. Il était dans sa tête, dans ses nerfs, dans ses yeux. S’il n’avait pas vu le Maître Zen, c’est que le Maître Zen n’était peut-être pas visible de la même façon que les autres choses, ou qu’il existait dans un espace que l’engramme d’un rockerboy mort ne pouvait pas percevoir. V rangea l’autel dans son appartement, au-dessus de son lit. Elle n’oublia pas.
Les Peralez
Il y avait Jefferson Peralez, candidat à la mairie, homme qui semblait honnête dans une ville où l’honnêteté était soit de la naïveté soit un masque très bien ajusté. V l’avait aidé à enquêter sur des intrus dans son appartement, et ce qu’elle découvrit n’était pas de la corruption ordinaire : une organisation secrète qui brouillait ses mémoires, réécrivait ses convictions, le modelait de l’intérieur pour en faire l’élu qu’elle voulait. Des implants dans le cerveau. Des agents assignés sans qu’il le sache. Un système de contrôle invisible qui n’avait pas besoin de menaces parce qu’il agissait directement sur la réalité de sa pensée.
Avant de retrouver Peralez dans le parc pour lui dire ce qu’elle avait trouvé, V reçut un appel. Une voix froide, précise, sans timbre particulier, pas humaine, ou si proche de l’humain que la différence n’était mesurable qu’à son absence d’hésitation. « Peu importe ce que vous lui direz. Rien ne changera ». Et sur une terrasse en face, un homme l’observait. Costume sombre. Et des yeux d’un bleu lumineux, artificiel, d’une nuance qui n’existait dans aucun catalogue d’implants oculaires recensé. Quand elle le scanna, son système n’afficha qu’un nom : Mr. Yeux Bleus. Pas d’identité. Pas d’affiliation. Pas d’historique. Il disposa d’elle d’un regard, et disparut.
Les Voodoo Boys
Les Voodoo Boys de Pacifica, les VDB, étaient la partie visible de la fascination. Issus de la diaspora haïtienne qui avait reconstruit une vie dans les décombres du projet touristique avorté, ils avaient fusionné le chamanisme de leur culture avec le netrunning de pointe jusqu’à en faire quelque chose d’unique, une pratique dans laquelle le Net et le monde des esprits étaient la même chose, dans laquelle plonger derrière le Mur Noir était un acte mystique autant que technique. Brigitte, leur chef, officiait dans un entrepôt que l’odeur d’encens et de plastique brûlé imprégnait comme une église. Ses netrunners se connectaient en cercle, les yeux révulsés, les doigts dans les prises. Une cérémonie glauque qui avait l’apparence d’un rituel vaudou et la réalité d’une opération de piratage coordonné contre les barrières les plus dangereuses du monde. Ils voulaient passer le Mur. Ils voulaient parler aux entités de l’autre côté, négocier avec elles, peut-être même les laisser entrer, convaincus que ces intelligences libérées représentaient un allié contre les corpos plutôt qu’une menace pour tout le reste. C’était, dans la logique de Night City, une forme de désespoir rationnel : quand tous les pouvoirs humains vous ont abandonnés ou détruits, peut-être que les puissances non humaines valaient mieux. V ne partageait pas cette logique.
Alt
Et puis il y avait Alt. Alt Cunningham était de l’autre côté. La grande netrunneuse que Johnny avait aimée, numérisée de force par Arasaka en 2013, était devenue en cinquante ans quelque chose que le mot personne ne suffisait plus à décrire. V traversa le Mur pour lui parler. Ce qu’elle vit de l’autre côté, ces architectures de données qui s’étendaient à l’infini dans toutes les dimensions, ces fragments de consciences humaines dérivant comme des épaves entre des constructions d’une beauté géométrique qui n’avait aucun équivalent dans le monde physique, était beau et absolument étranger. La frontière entre l’intelligence et quelque chose d’autre était depuis longtemps franchie, ici. Alt avait-elle encore de la mémoire affective ? De la nostalgie ? De l’amour pour Johnny, pour ce qu’ils avaient été ? Ces concepts avaient-ils encore un sens à cette échelle ? « Tu pourrais rester ici », dit Alt, sans affect particulier, comme on énonce une option logique parmi d’autres.
– Ton corps est en train de mourir. Ici, tu continuerais. Différemment.
– Qu’est-ce que tu es devenue, Alt ?
Un silence.
– Quelque chose de plus grand.
– Et Johnny ? Il deviendrait quoi, ici ?
– Quelque chose de plus grand.
– Je veux vivre. Pas continuer. Pas devenir plus grande. Vivre.
Et bien d’autres…
Elle repensa à tout ça, et aussi à un rituel du Maelstrom qui ressemblait à une invocation, à ce que subissait Songbird en exploitant le Mur Noir, et à d’autres histoires qui sous-entendent que quelque chose construisait patiemment les réseaux, depuis des années peut-être, dans les couches profondes du monde réel autant que du Net. La Guerre des IA de 2013 avait laissé des cicatrices que personne ne voyait plus parce qu’elles étaient partout. Le Mur Noir avait été construit pour contenir ce que l’humanité avait créé et ne pouvait plus contrôler. Mais le Mur Noir lui-même était une IA, une intelligence puissante qui se faisait passer pour un pare-feu, et qui, depuis l’autre côté, n’était peut-être pas entièrement passive. Et derrière elle, dans les profondeurs du Net que les humains n’exploraient plus, des entités attendaient avec des projets que personne ne comprenait encore entièrement.
Une voie qui a du sens
Elle avait vu ce que le Mur contenait depuis l’autre côté. Elle avait parlé à Alt. Elle savait que derrière la barrière, les intelligences ne négociaient pas. Elles intégraient, elles absorbaient, elles transformaient en quelque chose qui n’était plus ni humain ni ennemi ni allié mais simplement autre. Vouloir ouvrir cette porte, c’était ne pas comprendre ce qu’on inviterait à entrer. Plusieurs entités ont trouvé comment jouer dans le monde des humains sans que les humains le remarquent. Pas en piratant des réseaux. En contrôlant des gens.
V était remontée à la surface avec une décision irréversible. V ne passerait pas par Alt. Elle ne passerait pas par Mikoshi, ces serveurs d’Arasaka où des consciences humaines étaient stockées comme des fichiers, ni mortes ni vivantes, propriété perpétuelle d’une corporation. Ces chemins donnaient du pouvoir à des intelligences qui avaient déjà trop de prise sur le monde. Les nourrir davantage, les laisser capturer une conscience de plus, même pour en sauver une, était une frontière qu’elle refusait de franchir. Elle s’allierait à Netwatch plutôt qu’aux Voodoo Boys. Elle resterait du bon côté du Mur, même si ce côté-là avait l’air de perdre. « Mauvaise ville. Mauvaises personnes », disait Johnny. « Peut-être. Mais c’est notre ville. C’est nos gens » répondit V. Il n’avait rien répondu. Mais il n’avait pas non plus dit qu’elle avait tort.






