Les premiers boulots

V était arrivée comme ça. Pas en héroïne. En survivante. Ce qui est différent, et souvent plus difficile.

Quand la décision fut prise de fusionner son clan des Bakkers avec Snake Nation, une absorption qu’on n’appelait pas comme ça, mais qui l’était, les jeunes qui avaient encore des jambes pour courir partirent avant que l’encre sèche. V en faisait partie. Elle avait regardé le patch des Bakkers sur sa veste et elle l’avait arraché dans un garage de Yucca, devant un miroir couvert de poussière, avec le geste précis de quelqu’un qui sait qu’elle ne reviendra pas. Ce n’était pas de la trahison. C’était de la lucidité. Les Bakkers qu’elle avait aimés n’existaient plus. Ce qui portait leur nom n’était qu’une coquille en attente d’être avalée.

Elle avait sa vielle caisse, un couteau, un vieux cracheur rafistolé avec du chatterton, et une colère qui n’avait pas encore trouvé son nom. La prochaine étape : Night City. Pas par amour de la ville. Par manque d’ailleurs.

La première chose dont elle avait besoin pour entrer dans la ville, c’était un job.

On lui avait parlé d’un certain Jackie Welles, un type de Heywood qui cherchait quelqu’un pour faire passer de la marchandise à travers le poste frontière de SoCal. Elle grimpa sur une tour de télécommunication abandonnée pour capter un signal, contacta un intermédiaire, et obtint les coordonnées : une vieille ferme abandonnée à quelques kilomètres au sud. Jackie Welles était assis sur un canapé défoncé quand elle entra, une boîte en métal posée à ses pieds. Grand, carré, avec un sourire qui était soit de la confiance soit de l’inconscience. Difficile à dire au premier regard.

Il lui tendit la main comme si se rencontrer dans un trou à rats des Badlands pour faire de la contrebande était la chose la plus naturelle du monde.
– J’ai cru que j’allais devoir me reconvertir en fermier. C’est toi que j’attends, j’espère ?
– C’est toi Welles ?
– Jackie, por favor.
– Moi c’est V. T’as une cargaison à transporter, apparemment.
– De là d’où je viens, on se présente avant de parler affaires. C’est… une sort de tradition… ou juste les bonnes manières, tu me suis ?

Après avoir papoté un bout et embarqué la cargaison, V conduisit jusqu’au poste frontière. Elle négocia avec le douanier. Et elle sentit quelque chose, dans la façon dont le garde l’avait regardée, qui ne lui plaisait pas. Une familiarité de trop. Un œil qui s’attardait. Quelque chose qui savait.
– Reprends le volant. On sort d’ici !
Jackie ne discuta pas. Il démarra.
Ils n’avaient pas fait cinq cents mètres quand des véhicules Arasaka leur coupèrent la route.
Ce qui suivit était la définition d’un job qui tourne mal, mais aussi, et V le comprit plus tard, la définition de la façon dont les amitiés réelles se forment : dans l’urgence, sous les tirs, quand il n’y a plus le temps de calculer si on peut faire confiance à quelqu’un. Ils s’en sortirent. Ils planquèrent dans un garage, haletants, et Jackie ouvrit la boîte pour voir ce qui avait failli leur coûter la vie. Un iguane. Un vrai, vivant, qui les regardait avec l’indifférence royale des reptiles.

Jackie éclata de rire. V aussi, après un moment.
– Eh, au fait. Tu sais ce que tu vas faire en arrivant à Night City ?
– Pourquoi tu demandes ça ?
– Parce que je sens que tu vas avoir plein de temps libre et pas grand-chose à faire. Et à Night City, tu peux pas vraiment t’en sortir sans potes. Mais t’en fais pas. Je vais t’aider à trouver une piaule. Un toit, c’est important. Et c’est aussi important d’avoir des gens sur qui tu peux compter. Comme une famille, tu vois. Tu t’en trouveras peut-être une à Night City.
– Merci. C’est vraiment sympa.
– Arrête, c’est rien. Le courant passe entre nous. Ce serait con de pas en profiter… partenaire.

Ce n’était pas le début qu’elle avait imaginé. C’était mieux.

Jackie et V enchainèrent les boulots pour des fixers. Des mois plus tard, ils étaient un peu plus usés, un peu plus formés. Jackie rêvait à voix haute, ce qui était son défaut et sa grandeur. « Un jour, on boira à l’Afterlife. Comme des légendes, V. Comme des putains de légendes ». V ne disait rien. Elle regardait la ville mâcher ses habitants et les recracher. Elle apprenait.

Le braquage d’Arasaka était censé être leur billet pour l’ascension. Leur nom en néon au-dessus de la porte de l’Afterlife. Mais la cible était cette putain de biopuce, la Relic… Un prototype d’Arasaka, qui prétendait pouvoir numériser une conscience, l’immortalité numérique, le rêve corpo mis en silicium. Le genre de technologie pour laquelle des gens mouraient et pour laquelle d’autres étaient prêts à détruire des villes entières. Ce qui devait arriver arriva. Un fiasco, la netrunner court-circuitée et la fuite désespérée. Et ce qui s’était passé dans la Delamain n’avait pas de nom propre dans le vocabulaire de Night City. Jackie qui saignait. Jackie qui murmurait des prières en espagnol. Jackie qui demandait qu’on envoie son corps chez sa mère, pas dans une benne Militech. V qui regardait ses mains couvertes de sang et ne trouvait rien à dire qui ne soit pas un mensonge.