Son passé
V était arrivée comme ça. Pas en héroïne. En survivante. Ce qui est différent, et souvent plus difficile.
Quand la décision fut prise de fusionner son clan des Bakkers avec Snake Nation, une absorption qu’on n’appelait pas comme ça, mais qui l’était, les jeunes qui avaient encore des jambes pour courir partirent avant que l’encre sèche. V en faisait partie. Elle avait regardé le patch des Bakkers sur sa veste et elle l’avait arraché dans un garage de Yucca, devant un miroir couvert de poussière, avec le geste précis de quelqu’un qui sait qu’elle ne reviendra pas. Ce n’était pas de la trahison. C’était de la lucidité. Les Bakkers qu’elle avait aimés n’existaient plus. Ce qui portait leur nom n’était qu’une coquille en attente d’être avalée.
Son style
Elle mesurait un mètre soixante-dix-huit et elle le portait comme une arme, pas avec arrogance, avec cette économie de mouvement des gens qui ont grandi dans des espaces qui ne pardonnaient pas les gestes inutiles. Fine, mais pas fragile. Le désert et Night City avaient sculpté ce corps à leur façon : muscles longs, réflexes rapides, une façon de s’immobiliser qui précédait toujours une décision déjà prise.
Sa peau était claire, ses yeux d’un vert franc qui déstabilisait les gens à qui elle parlait. Pas parce qu’ils étaient beaux, même s’ils l’étaient, mais parce qu’ils regardaient sans ciller et retenaient ce qu’ils voyaient. Ses cheveux blonds, longs, lisses, tombaient jusque dans le bas du dos. Des piercings ornaient discrètement son visage.
Un serpent tatoué sur le dos, son épaule droit et sa poitrine, rappelait ses origines nomades. Elle en avait ajoutés d’autres au fil au fil des années. Et on lui en avait ajouté d’autres ! Johnny était très joueur…
Elle portait le même uniforme depuis ses débuts comme merc, amélioré et usé selon les saisons. Un top tactique noir, ajusté sans être contraignant. Un short tactique avec ses poches et ses attaches. Des bottes hautes en cuir noir mat, dans un style Louboutin, solides, capables de marcher sur tout terrain et de donner des coups qui comptaient. Une veste en cuir Samurai, usée aux coudes et aux épaules, qui avait appartenu à une version précédente d’elle-même et qu’elle n’arrivait pas à remplacer. Des bracelets en métal et en cuir aux deux poignets. Des bagues à chaque main, de métaux différents, ramassées dans des endroits différents pour des raisons qu’elle n’avait jamais entièrement expliquées à quiconque.
Et les colliers. Trois, toujours portés ensemble. Un tour de cou en cuir, noir, banal en apparence. Les plaques militaires de Johnny Silverhand, Robert John Linder, ce nom qui n’était plus le sien depuis des décennies, qu’elle avait récupérées dans une vieille planque au terme d’une quête intérieure autant qu’extérieure. Elle les portait en mémoire, pas en fétichisme. Il y avait une nuance. Et une balle. Une vraie, sertie dans une monture artisanale en acier par Misty. Celle que DeShawn lui avait tiré dans la tête, là où tout avait failli finir et où finalement tout avait commencé pour de vrai. La porter contre la gorge, c’était une façon de regarder la mort en face tous les matins sans lui donner le dernier mot.
Pas de cyberware, rien d’implanté, rien de greffé, rien qui ne soit pas elle… Sauf trois choses, et chacune avait son histoire. D’abord un lien neural, connexion de base implantée à la base du crâne, fondement discret de tout neuralware, indispensable même pour quelqu’un qui refusait tout le reste. Elle l’avait accepté comme on accepte qu’une route ait besoin d’un pont : pas par goût, par nécessité structurelle. Ensuite les optiques Kiroshi installées par Vik au début de tout, parce que la ville ne vous laissait pas le choix d’y voir mal. Elle avait mis du temps à s’y faire, à ce regard qui scannait malgré elle, qui affichait des données sur des gens qu’elle aurait préféré regarder simplement. Et la plaque faciale à empreinte comportementale, technologie métanthropique FIA, imposée lors de son passage à Dogtown, qui lui permettait d’altérer son apparence et ses données biométriques pour tromper les scanners les plus sophistiqués. Elle l’avait portée comme on porte un outil de travail qu’on n’a pas choisi. Une fois les opérations terminées, elle l’avait gardé. Night City apprenait à se méfier des gens qu’on croyait connaître. Le reste de son corps était resté le sien. Par méfiance, par principe, par cette conviction nomade que la chair qu’on vous donne est la seule qu’on ne peut pas vous reprendre.
Ses joujous
Son couteau de lancer, toujours à sa jambe, n’avait pas d’histoire glorieuse. Elle l’avait fabriqué elle-même, dans un atelier de fortune des Badlands, à partir d’une lame de récupération et d’un manche enroulé dans du paracord kaki. Équilibré à sa main spécifiquement, à deux grammes près, à deux centimètres près, le genre de chose qu’on n’obtient que quand on a passé des centaines d’heures à lancer jusqu’à ce que le geste devienne réflexe. Elle en avait une douzaine d’identiques dans un sac de voyage.
« Sa Majesté » était arrivée via Alex, tendue de la main à la main dans l’ancienne cache de la FIA sous le bar de Dogtown. « T’en auras besoin plus que moi ». Unity iconique, suppresseur intégré, précision garantie. V l’avait logé dans son holster et n’en avait plus bougé.
« Breakthrough » avait une origine plus anonyme et plus sanglante. Plan récupéré sur une cheffe de réseau criminel à Rancho Coronado, fabriqué ensuite de ses mains avec l’attention portée aux détails qu’elle réservait aux choses qui pouvaient lui sauver la vie. Fusil de précision technologique capable de percer les murs et d’atteindre des cibles en couverture. Il demandait de la charge, de la patience, mais pour certaines cibles, c’était la seule réponse logique. Quand elle le sortait, V le portait dans le dos, contre la veste Samurai, pour les distances.
Il y avait aussi le « Marteau du Camarade » était une absurdité fonctionnelle. Un revolver Techtronika modifié, rouge soviétique passé, qui ne contenait qu’une seule cartouche explosive de haute puissance et dont le canon portait l’inscription Propulsé par la ferveur révolutionnaire, gravée par quelqu’un de convaincu. Plan de fabrication récupéré sur le cadavre d’un baron de la drogue à Arroyo, fabriqué de ses mains. On ne sortait le Marteau que pour les situations qui méritaient une balle explosive. Ça arrivait plus souvent qu’on ne le croyait, surtout quand des drones étaient de sortie.
Et « Overwatch », qui venait de Panam. C’était le fusil de rifle de Mitch, prêté puis donné au matin qui avait suivi le sauvetage de Saul, dans une ferme des Badlands pendant une tempête de sable, avec la maladresse affectueuse de quelqu’un qui offre quelque chose de précieux sans savoir tout à fait comment le formuler. Fusil de précision silencieux, le seul du genre dans Night City, silencieux intégré sans réduction de dégâts.
Les années de missions avaient aussi peuplé son appartement d’une collection que peu de solos auraient pu égaler : des dizaines d’armes iconiques sur le mur, chaque pièce avec son histoire, son cadavre, sa quête, sa nuit particulière dans un coin particulier de la ville. Pas de l’accumulation. Un musée personnel de survie.
Ses joujous à moteur
Des véhicules dans le garage souterrain, récupérés, volés légalement, gagnés au terme de contrats impossibles. Elle en utilisait la plupart pour un trajet, parfois deux, avant de les oublier là.
Sa FZR 3000 était une autre affaire. Noire, avec des lueurs rouges qui couraient sous la carrosserie comme une promesse. Construite sur mesure, modifiée jusqu’à l’indécence, avec un moteur dont la seule façon de décrire le bruit était de dire qu’il réveillait quelque chose dans la poitrine avant même qu’on enfourche la selle. La moto était son véhicule principal. Pas parce que c’était plus pratique, ça ne l’était pas vraiment selon les situations. Mais parce que la moto ne mettait aucune carrosserie entre elle et la route, parce qu’elle sentait l’asphalte et le vent et la vitesse directement sur la peau, et que c’était là, à deux cents kilomètres-heure dans la nuit de Night City ou à plus de trois cents dans le désert ouvert, qu’elle se sentait le plus clairement elle-même.
Elle avalait des kilomètres pour le seul plaisir de les avaler. Sortait la nuit sans destination précise, prenait l’autoroute côtière, dérapait dans les virages du Badlands avec la précision de quelqu’un qui fait confiance à ses mains plus qu’à ses yeux. Les dérapages maîtrisés n’étaient pas de l’imprudence, c’était une conversation entre la moto et le sol, une négociation que V menait à une vitesse que la plupart des gens n’auraient pas considérée comme négociable. Johnny, quand il existait encore, commentait depuis l’intérieur de sa tête. Il aimait la moto. Naturellement.
La Quadra Type-66 « Dusk » était l’autre pôle, grave là où la moto était légère. Mr. Hands l’avait fait déposer devant l’appartement un matin avec un message qui disait simplement : « Vous avez rendu service à Dogtown. Dogtown rend service en retour ». Noire, blindée, modifiée pour la longue distance et les surfaces difficiles, moteur qui ronronnait raisonnablement et explosait au moindre coup de gaz. Un cadeau de fixer, une des formes les plus sérieuses de respect dans le vocabulaire de Night City. Elle l’avait repeinte légèrement, ajouté les cicatrices méritées au fil des missions. Elle ressemblait maintenant à ce qu’elle était.
Ses pauses
La vie de V entre les missions ne ressemblait pas à du repos. Elle ressemblait à une forme de paix armée avec elle-même.
Elle vivait dans son appartement du Glen, un espace qui avait fini par lui ressembler malgré elle, comme les espaces finissent toujours par ressembler aux gens qui y survivent assez longtemps. Les armes sur le mur du bureau, chaque iconique à sa place. Les photos et les souvenirs épinglés, accumulés, pas organisés. une carte du Badlands avec un point marqué d’une croix, une photo de Jackie et elle devant l’Afterlife qu’on ne leur avait jamais ouverte, un croquis de Misty au fusain représentant la disposition des cartes d’un tirage qu’elle n’avait jamais tout à fait interprété. Des petits autels de rien du tout, constitués des choses qu’elle n’avait pas voulu perdre.
Et la vie domestique, ce luxe improbable. Pixel, son chat, un gris au caractère souverain qui dormait sur les armes posées à plat et ignorait superbement tout ce qui n’était pas son bol ou le canapé, et l’iguane, sans nom depuis le début et sans en avoir jamais eu besoin, qui occupait son espace avec la dignité impassible d’un animal convaincu d’avoir survécu à quelque chose et de ne pas avoir à le prouver. V avait ramené l’iguane de cette farce de mission frontière avec Jackie et la caisse de contrebande. Il était le seul témoin de l’avant. Elle le regardait parfois comme on regarde quelque chose qui sait.
Elle passait souvent le matin chez Vik, les soirées parfois avec Judy. Et les week-ends, ou ce qui y ressemblait dans une vie sans horaires fixes, elle prenait la moto et roulait jusqu’au Badlands, jusqu’au camp des Aldecaldos.
Les soirées au coin du feu avec Panam, Saul, Mitch, Cassidy et les autres avaient une qualité que Night City n’offrait pas. Pas de néons. Pas de scanners. Juste le feu, le sable qui retenait encore la chaleur du jour, les étoiles en quantité obscène au-dessus des têtes, et des gens qui se connaissaient depuis assez longtemps pour se taire ensemble confortablement. Saul racontait des histoires qui finissaient toujours par avoir une morale qu’il prétendait ne pas avoir mise exprès. Panam se moquait de lui avec une affection que ni l’un ni l’autre n’aurait qualifiée comme telle. V écoutait, buvait, laissait la ville se dissoudre derrière elle.
Elle revenait toujours. Pas encore pour rester. Mais de plus en plus tard dans la nuit.
Judy et elle rêvaient tout bas d’une chose qui n’avait pas encore de forme définitive : partir. Rejoindre les Aldecaldos pour de bon, toutes les deux, dans une vie sans la ville et où les missions de la nuit ne finissaient pas par des questions sur ce qui attendait au réveil. Ce n’était pas une fuite, elles n’étaient ni l’une ni l’autre du genre à fuir. C’était un projet. Flou encore, conditionnel, subordonné à une solution qui n’était pas encore trouvée. Une solution pour survivre, vraiment, durablement, sans compte à rebours dans la tête et sans menace qui couvait.
Mais elles en parlaient. Le soir, au bord du lac ou sur les toits, dans ces conversations à voix basse qui ressemblaient moins à de la planification qu’à de l’espoir apprivoisé.
Elles en parlaient. Et ça, déjà, c’était quelque chose.






