Épilogue

Dogtown avait le charme d’un os fracturé. L’ancienne Pacifica militarisée par Kurt Hansen et ses Barghest, soldats renégats, survivants d’une guerre qui n’avait pas eu la politesse de se terminer proprement. La NUSA n’y entrait pas. La NCPD non plus. Un État dans la ville dans la ville, avec ses propres lois : celles qu’on imposait par la force ou par la peur.

V y était allée parce qu’une femme qui s’appelait Songbird, So Mi, lui avait promis une guérison. Elle était la meilleure netrunneuse que la NUSA ait jamais produite. Elle avait pénétré le Mur Noir à plusieurs reprises, ce que personne ne faisait impunément. Quelque chose de l’autre côté avait pris racine en elle, et maintenant elle mourait de l’intérieur. Elle voulait fuir. Elle avait besoin d’aide. Mais tout le monde mentait, à Dogtown. Et V naviguait dans ce brouillard en distinguant les mensonges défensifs des mensonges qui tuaient. Quand il devint clair que la voie la moins meurtrière, pour tous ceux qui n’avaient pas demandé à être pions dans cette partie, passait par la Présidente Myers et les NUSA plutôt que par Alt et le Net, V prit ses décisions en cascade.

En infiltration avec Alex, V dû trahir Reed pour la sauver. Face à Songbird, V comprit qu’il valait mieux aller dans son sens et permettre à Alex d’exécuter Hansen plutôt que l’inverse s’il décelait un problème. Alex avait attendu sept ans une mutation vers quelque chose de mieux, et elle méritait d’y arriver. Lui sacrifier cette chance pour l’équation froide d’un agent de la FIA, V ne pouvait pas. Mais le plan était d’arrêter Songbird. So Mi n’était pas mauvaise, elle était désespérée, ce qui produisait les mêmes effets et est beaucoup plus courant. Elle voulait vivre, comme V voulait vivre, et il y avait quelque chose de terriblement familier là-dedans. Mais le Mur Noir l’avait touchée trop profondément. Quelque chose de là-bas regardait par ses yeux, cherchait une porte, et V avait vu ce que les portes ouvertes vers le Mur pouvaient coûter. Elle la livra donc ensuite à Myers. Ce n’était pas une décision propre. Les décisions propres étaient le privilège de ceux qui n’avaient pas de délai.

En échange, les chirurgiens de la NUSA opérèrent. La Relic fut extrait. V survécut. Ce qu’ils n’avaient pas dit, ce qu’ils ne savaient peut-être pas eux-mêmes, c’est que le réveil prendrait deux ans… V se réveilla dans un lit d’hôpital de Langley. Reed lui apprit qu’elle ne pourrait plus utiliser de cyberware. La nouvelle lui parvint comme une information lointaine. Elle s’en fichait. Elle l’avait toujours fait sans. La seule chose qui comptait était que le compte à rebours dans sa tête s’était tu. Vivante. Libre. Enfin.

Mais Johnny était parti. V ressentit le vide de son absence comme on se réveille dans un appartement trop grand après des années de cohabitation forcée. Ce n’était pas le silence de la paix. C’était le silence de ce qu’on a perdu sans avoir su, pendant que ça existait, lui donner le nom exact qu’il méritait.
Elle ne pleurait pas un ennemi. Elle ne pleurait pas non plus tout à fait un ami, même si c’est ce qu’il était devenu. Son meilleur ami, en fait, avec toute l’absurdité que ça comportait. L’homme qu’elle s’était retrouvée à défendre dans sa tête avant de défendre dans les faits, l’homme dont elle avait appris les angles morts et qui avait appris les siens, l’homme qui avait pris le contrôle de son corps sans demander et qui, à la fin, demandait, toujours, il demandait. Ce changement-là, cette considération gagnée millimètre par millimètre, V ne le mesura vraiment que dans l’absence.

Il était parti. Ses derniers mots, « Bonne nuit, Valérie », résonnèrent dans sa tête. V avait choisi pour lui ce qu’elle avait choisi pour elle-même : la liberté, pas la survie à n’importe quel prix. Elle avait refusé les chemins qui l’auraient gardé en elle, prolongeant la cohabitation indéfiniment, parce qu’il méritait de partir autant qu’elle méritait de rester. La décision lui avait arraché quelque chose qu’elle n’avait pas prévu de tenir à ce point. Elle avait cru, pendant des mois, qu’elle voulait qu’il parte. Et quand il était parti, elle avait compris que vouloir que quelque chose finisse ne signifie pas vouloir ne pas l’avoir vécu.

Deux ans. Deux ans s’étaient écoulés sans rien en percevoir. Deux ans pendant lesquels Night City avait continué de tourner sans elle. Judy avait enfin quitté Night City, ce que V rêvait de faire avec elle. Et elle s’était mariée. Le choc pour V était immense. Elle ne pouvait que comprendre car elle l’aimait. Pourtant son monde s’effondrait et, dans sa tête, du jour au lendemain. Elle n’avait plus de chez elle, Panam ne voulait plus entendre parler d’elle, Vik s’était fait racheté par Zetatech, Misty partait pour la Pologne, Rogue, qui avait heureusement récupéré son chat et son iguane, préférait garder sa légende intacte en la gardant… loin. La balance des pouvoirs avait changé également. Arasaka, déjà fragilisée, avait vu ses positions s’éroder au profit de Militech, de Kang Tao, d’acteurs moins visibles. Ses bastions de Night City n’étaient plus les forteresses inexpugnables d’autrefois. Ses hommes se dispersaient, ses contrats se rompaient, ses installations tombaient dans des mains diverses.

On ne finit pas par guérir de Night City. On finit par emporter la ville avec soi. Il n’était toutefois pas question de baisser les bras. V avait toujours fait sans chrome et elle récupèrerait. Elle avait suffisamment de côté pour se reloger et se ré-équipper. Et surtout, elle avait maintenant trois objectifs : Smasher, Songbird et les Aldecaldos.

V lança son opération Smasher.
Rogue avait fait le travail pendant que V dormait, traquant Adam Smasher à travers les réseaux de sous-traitants qu’il utilisait désormais, seul dans les ruines de ce qui avait été son empire, sans la protection d’une corporation qui n’avait plus les ressources de le couvrir. Elle avait sa localisation. Elle avait un plan.
– T’as l’air d’une morte qui a oublié de rester couchée, dit Rogue quand V entra dans l’Afterlife en traînant encore un peu de l’hôpital dans sa démarche.
– Je suis debout. C’est l’essentiel.
– Tu veux y aller ?
– Je lui dois ça.
– À Johnny ?
– À moi.
Rogue hocha la tête. Elle comprenait ce genre de dette.
L’approche fut préparée avec le sérieux qu’elle méritait. Pas de l’héroïsme, de la méthode. Les charges explosives neutraliseraient les défenses périmétriques, les structures portantes, les couloirs qu’il aurait pu utiliser comme couloirs de fuite, ou comme couloirs d’assaut. Réduire les variables avant d’entrer. Smasher n’avait jamais été lent. Il n’avait jamais été prudent. Il était l’une des machines de combat les plus dangereuses qu’Arasaka ait jamais produites, et deux ans d’effondrement corpo n’y changeaient pas grand chose en théorie.
Mais en pratique, quelque chose avait changé. Suite à l’assaut, les ruines de l’ancienne Arasaka Tower avaient leur propre atmosphère, quelque chose entre le monument et la blessure. Smasher était là, au cœur des structures effondrées, et quand il se retourna vers V, elle vit quelque chose qu’elle n’avait pas vu la première fois, quelque chose qui n’était pas de la peur mais qui lui ressemblait de loin : une forme d’épuisement. La machine tenait. L’homme à l’intérieur, s’il en restait un, avait peut-être rendu les armes avant que V arrive. Arasaka s’était effondré. Le monde qui lui donnait un sens avait disparu. Il était là, dans les décombres, comme un dernier gardien d’un temple dont plus personne ne se souvenait.
Il attaqua comme il avait toujours attaqué, avec une vitesse et une force qui auraient tué n’importe qui sans préparation. Mais les explosifs avaient fait leur travail : son système hydraulique gauche répondait avec un quart de seconde de retard. Ses scanners montraient des angles morts dans les secteurs que les charges avaient soufflés. Une machine parfaite à moitié brisée reste plus dangereuse qu’un homme entier, mais V avait préparé cette demi-seconde depuis des semaines, et elle en fit tout ce qu’on peut faire d’un avantage aussi mince. Elle ne chercha pas la confrontation directe. Elle se déplaçait constamment, lançait ses tirs pour forcer les repositionnements, cherchait les failles que les explosions avaient créées dans l’armure. Smasher frappait avec une précision terrifiante, et chaque coup qui manquait V était un coup qui aurait liquidé quelqu’un d’autre. La marge était étroite. Elle la tint. Elle trouva la faille, la jonction entre son torse et son bras de combat, là où deux années de maintenance dégradée et les charges de l’assaut avaient laissé une faiblesse dans le blindage composite. Elle y envoya les quatre balles dévastatrices de son Breaktrough et il tomba. Elle sortit Sa Majesté, le cadeau d’Alex et son plus fidèle allié depuis lors, et tira. Une fois. Au nom de Johnny. La détonation résonna dans les ruines vides.
V sortit dans la pluie froide, et Night City brillait autour d’elle, éternelle, indifférente, magnifique dans son horreur paisible. La ville ne saurait jamais ce qui venait de se passer ici. Elle enregistrait les morts et continuait à briller.

V passa à l’opération Songbird.
La NUSA croyait avoir résolu le problème. Ils avaient tort. So Mi vivait, quelque part dans une installation secrète que personne n’avait inscrite dans aucun registre officiel. Traitée, disait-on. Mais traiter une netrunneuse de ce calibre qui avait traversé le Mur Noir, c’était aussi la maintenir connectée à des infrastructures qui, par elle, restaient accessibles à ce que le Mur contenait. La NUSA exploitait sa capacité. Et à travers elle, quelque chose de l’autre côté avait un chemin. C’est le rapport que Netwatch transmit à V, six mois après sa sortie de coma. Sobre, technique, sans appel.
V appela Mr. Hands en premier. « Je savais que vous rappelleriez pour ça », dit-il, sans surprise. Ils se retrouvèrent, Hands, un représentant de Netwatch au regard de quelqu’un qui a vu trop loin dans le Net pour trouver Night City encore très effrayante, et Solomon Reed. Oui, Reed était venu. V le trouva là en arrivant. Dans sa façon de tenir ses épaules, quelque chose avait changé depuis Dogtown, moins de conviction performative, plus de quelque chose qui ressemblait à de la résolution douloureuse. Un homme qui avait fait son deuil de certaines choses et qui était là malgré tout. Il avait appris ce que Myers avait fait de Songbird. Il en avait tiré ses conclusions.
L’infiltration prit trois mois de préparation et quarante minutes d’exécution. Hands avait les codes d’accès. Netwatch avait neutralisé les contre-mesures numériques. V avait l’expérience de rentrer là où on ne voulait pas d’elle. So Mi était dans une chambre hermétique, connectée par des câbles qui couraient dans les murs comme des artères. Elle n’était pas inconsciente. C’était pire : elle était présente, et elle regarda V entrer avec des yeux où quelque chose d’autre regardait aussi. Une résonance non humaine dans sa voix, comme un signal numérique superposé à l’analogique.
– V…
Ce n’était plus tout à fait la même voix.
– Je sais.
So Mi dit quelque chose que V n’attendait pas.
– Fais-le vite.
C’était la partie d’elle qui était encore là. Reed était à la porte. Il ne dit rien. Son silence avait la texture de quelque chose qu’on retient depuis longtemps.
Ce qui suivit fut bref. Dans le couloir, après, Reed s’appuya contre le mur et resta silencieux.
– Tu as fait ce que j’aurais dû faire, dit-il enfin.
– Non, j’ai fait ce qu’il fallait faire maintenant. C’est différent.
Il hocha la tête. Peut-être qu’il comprenait. Peut-être pas encore.

V était libérée de l’emprise de Night City. Il ne lui restait plus qu’à la quitter, sans se retourner, au volant de sa Quadra 66 Dusk, avec son chat et son iguane sur la banquette arrière, après avoir serré les mains qui restaient à serrer.
Elle mit des semaines à retrouver le nouveau camp des Aldecaldos. Mais elle avait le temps. Et plus qu’un objectif, c’était un sens nouveau à sa vie. Quelque chose qu’elle n’avait pas eu depuis longtemps et qu’elle reconnut au moment où elle le retrouva, sans l’avoir cherché exactement sous cette forme.
Panam ne voulait plus entendre parler de V. V le savait. Deux ans de silence… Pas de sa faute certes, le coma n’avait pas de fonction de messagerie, mais deux ans quand même, et Panam était quelqu’un qui avait appris à ne pas attendre les gens qui ne donnaient plus de nouvelles parce que l’alternative était trop douloureuse. Elle avait tiré sa conclusion. Elle l’avait rangée quelque part. Elle avait continué.
V lui envoya des messages en sortant de l’hôpital. Simples, directs : « Je suis vivante. Désolée pour le silence. Ce n’était pas un choix ». La réponse mit trois jours et fut donnée par Mitch : « Elle ne veut plus entendre parler de toi. S’il te plaît, ne rappelle pas ».
Donc V, dans toute sa finesse, insista lourdement.
Et Panam finit par répondre : « Prouve-le, viens ».
C’était un soulagement monumental pour V, un putain de soulagement !

Le camp des Aldecaldos n’était qu’à trois heures de route, dans le désert qui n’avait pas changé. Mêmes pierres, même ciel, même qualité de silence que les villes défaisaient avec leurs lumières. V arriva en fin d’après-midi, le soleil rasant les rochers, le sable brûlant de rouge.
Panam était là, debout à l’entrée du camp, et elle la regarda arriver avec à la fois de la méfiance et quelque chose d’autre, quelque chose de plus vieux, de plus vrai, que la méfiance était là pour protéger.
« T’as l’air d’une survivante. On a de la soupe ».
Ce n’était pas un discours de bienvenue. C’était mieux que ça.
Elles eurent une longue conversation ce soir-là. Pas celle de deux ans de silence compressés en une nuit, mais celle de deux personnes qui se retrouvaient là où elles en étaient, sans essayer de rattraper ce qui ne pouvait pas l’être. Panam écouta. V raconta, pas tout, mais l’essentiel. Judy. Smasher. Songbird. Johnny.
« Il te manque », dit Panam. Ce n’était pas une question.
« Ouais, tu n’imagines pas ». V regarda le feu. « C’était mon meilleur ami. Je l’ai pas vraiment su avant qu’il soit parti ».
Panam posa la main sur son épaule et la laissa là.

Les Aldecaldos étaient devenus, au fil des années, quelque chose que V n’avait plus eu depuis les Bakkers : un clan qui fonctionnait. Pas parfaitement. Pas sans heurts. Mais avec cette conviction partagée que la famille était ce qu’on construisait ensemble, pas ce qu’on héritait, et que ça valait la peine de travailler à la garder en vie.
V posa son sac.
Ce n’était pas la même chose qu’être revenue. C’était mieux : c’était commencer.

Elle s’assit au feu et pensa à tous ceux qui n’étaient plus là. À Jackie qui avait rêvé à voix haute et que Night City avait gardé. À Evelyn qui avait essayé de jouer une partie truquée avec les cartes qu’on lui avait données. À Judy, qui était partie, qui avait quitté la ville pour quelque chose de différent, qui s’était mariée quelque part où les néons ne pulsaient pas comme des blessures ouvertes. V espérait qu’elle allait bien. Elle le savait, d’une certaine façon. Judy savait comment survivre à la ville. Elle avait juste mis du temps à comprendre que survivre à la ville et la quitter, c’était parfois la même chose. Elle pensa à Vik et à son ardoise jamais réclamée. À Misty et à ses cartes. À Rogue dans son trône de l’Afterlife, gardienne de toutes les légendes de la ville. À Panam à côté d’elle maintenant, ce qui était différent, et infiniment mieux, que de penser à Panam de loin. Et elle pensa à Johnny.
Elle sortit sa flasque. Elle leva un verre dans l’obscurité, en direction de rien et de tout. « Pour Jackie. Pour Evelyn. Pour tous ceux que Night City a gardés ». Elle but. « Et pour toi, Johnny ». Le feu craquait. Les étoiles au-dessus du désert étaient les mêmes qu’il y a mille ans, les mêmes que dans mille ans, cette continuité que les villes défaisaient avec leurs lumières et que le désert préservait sans effort. « Connard magnifique ».

V n’était pas née pour Night City. Mais Night City l’avait faite, l’avait polie comme le désert polit les pierres, par abrasion, par pression, par les mille petites violences d’une ville qui ne demande jamais si on tient le coup. Elle n’avait plus de Relic. Plus de Johnny. Plus de compte à rebours. Juste elle. Ses armes. Ses cicatrices. Et un feu de camp dans le désert. Le désert l’attendait. Le désert n’avait pas d’horloge. Et pour la première fois depuis longtemps, elle n’en avait pas besoin. Elle était vivante. C’était tout. C’était immense.