Après le fiasco de le tour Arasaka, cette raclure de Dexter DeShawn avait laissé V dans une décharge après lui avoir tiré une balle dans la tête. Il se passait pourtant des trucs dans la tête de V. Mais des trucs pas à elle. Des souvenirs de quelqu’un d’autre. Johnny Silverhand se retourna. « Et toi, t’es qui ? ». La Relic qu’elle avait dû insérer pour la préserver se fraya un chemin dans son cerveau comme une racine dans du béton. Elle tuait V. Inexorablement, elle consumerait V jusqu’à la faire complètement disparaître…
Cinquante ans mort, ou quelque chose qui y ressemblait, et Johnny se réveillait dans le crâne d’une mercenaire inconnue dans une ville qui avait réussi à se dégrader encore davantage depuis 2023. Il n’était pas un fantôme. Il était une engramme : un enregistrement numérique de personnalité, implanté dans la Relic. Rockerboy. Terroriste selon les corpos, martyr selon certains, icône selon tous. Il avait fait exploser la vieille tour Arasaka à la bombe nucléaire tactique en 2023, était mort dans le blast, et la seule chose qui en restait était cette voix, ce visage, ces opinions définitives sur tout et n’importe quoi.
La cohabitation était plutôt mal barrée : « Faut que j’me tire d’ici, tu m’entends ? Et je tuerai tous ceux qui m’en empêcheront. Toi y compris ».
Mais Johnny se ravisa en prenant conscience de la situation et y découvrit plutôt une opportunité de régler ses comptes avec Arasaka. Les semaines passèrent. La ville les usa ensemble. Et quelque chose d’étrange se produisit entre deux ennemis partageant le même crâne : ils apprirent à se lire. Johnny voyait ce que V voyait. Il entendait ce qu’elle entendait. Et V, peu à peu, cessa de le traiter comme une intrusion et commença à l’écouter comme on écoute quelqu’un qu’on ne peut pas faire taire et qui, de temps en temps, dit quelque chose de vrai.
Il avait ses vérités, Johnny. Certaines incontestables. Les mégacorporations n’étaient pas des entreprises : elles étaient des États souverains avec des armées privées, des codes légaux parallèles, des prisons hors juridiction sur des plateformes orbitales. Arasaka possédait des flottes spatiales et la loyauté de nations entières. Militech avait plus de soldats que la plupart des gouvernements reconnus. Biotechnica contrôlait suffisamment de brevets pour affamer des continents si ça servait ses marges. Et Night City, cette Ville Libre, était une fiction juridique maintenue par l’équilibre précaire entre des corpos qui se détestaient trop pour laisser l’une d’elles dominer les autres. « Les corpos ne négocient pas. Elles achètent, et quand elles ne peuvent pas acheter, elles détruisent. Quand elles ne peuvent pas détruire, elles attendent. Elles ont le temps. Elles sont éternelles, les corpos. Les gens, non ».
Bon, il y eut des hauts et des bas, mais leur complicité se développait au gré des périples. Ils s’apprivoisaient l’un l’autre.
Il faut dire que Johnny jouait très bien le connard.
– Tu vois combien de doigts exactement, là ?
– Oh, va chier.
Il se rebellait à grands coups de « Vas te faire foutre, V. J’suis pas ta secrétaire ». Ou piégeait V ouvertement.
– Putain, Johnny ! Pourquoi tu me coules maintenant ?
– Alors, réponses : c’est marrant, je m’emmerde, et je n’aime pas ton putain de conformisme.
Mais V n’était pas en reste.
– J’me souviens de ce concert. Je me suis tellement bousillé les cordes vocales que j’avais plus de voix pendant une semaine.
– Ça devait être drôle à voir.
– Quoi ? Le concert ?
– Non, Johnny Silverhand qui la boucle pendant une semaine.
Johnny s’incrustait régulièrement.
– Alors ? Qu’est-ce qu’on a, là ?
– Je me demande plutôt ce que tu fous là, toi.
– Hé, c’est aussi mon cerveau, non ?
Au début, la plupart du temps, c’était pour se plaindre. Souvent, très souvent !
– Putain de merde… Pourquoi j’ai pas atterri dans la tête d’un top model, ou je sais pas, un putain de paysagiste ?
– Qu’est-ce qui va pas, encore ?
– Je me fais encore traîner dans un bouge infesté de cafards, voilà ce qui va pas !
Ou comme cette fois où V trouver dans une boîte pour devait régler un différend à coup de plomb :
– Nom de Dieu… T’entends ça ? T’entends la musique qu’ils passent ?!
– Chacun ses goûts, Johnny.
– C’est toujours l’excuse des gens qui ont mauvais goût. Je sais pas ce qu’il a fait pour mériter ce qui l’attend, mais ses goûts musicaux sont une raison suffisante pour le buter.
Il passait sont temps à commenter.
– Sérieusement ? Tu trouves que ça a la gueule d’un bambou ?
– Je t’emmerde.
Il s’amusait aussi pas mal des situations. « C’est pas tous les jours qu’une paumarde avec le cerveau à moitié cramé me traîne dans un bordel pour une chasse à la pute. Alors ouais, moi j’me bidonne ».
Et son sport favori, c’était quand même de dire de la merde.
– Le Red Queen’s Race ? Ce nom te fait pas percuter les neurones ?
– Si, ça me rappelle des gars en perruque blanche hurlant : « Qu’on leur coupe la tête ! »
– Tu peux dire « j’en sais rien » au lieu de raconter des conneries.
Au beau milieu d’une enquête, ça se révélait pas super utile !
– C’est sûrement ce qui s’est passé. Son corps a disparu de la morgue, ni vu ni connu. Et après, un flic pourri a dû se payer une nouvelle caisse et un costard affreux.
– T’es sûr de ça ou tu racontes encore de la merde ?
– Quand on a vu tout ce que j’ai vu, on n’a plus besoin d’être sûr, on sait. Les gens sont pareils partout.
– OK, donc tu racontes de la merde.
Il partait même plutôt loin parfois.
– Hum. J’ai vu des circonstances plus bizarres.
– Comme ?
– S’envoyer une gonzesse, puis sa sœur dans la même nuit… Et découvrir qu’elles sont toutes les deux bonnes sœurs.
– Ça t’est vraiment arrivé ?
– Non. Mais ça aurait pu.
Parfois ça s’avérait un peu utile, OK, mais ça restait Johnny quoi.
– Oh. Quelle horreur. C’est peut-être encore pire que chez toi.
– Ha ha.
– Il a suffoqué, j’ai l’impression. Sûrement pendant son sommeil.
– Une mort paisible dans cette ville ? Ce type est un gros veinard.
– Hmm… Des vapeurs de la chambre au-dessus.
– Attend, attends… Ahhh, Mhm. De la néoamphétamine.
– Tu vas me dire que tu peux reconnaître une drogue juste à l’odeur ? Comme un chien policier ?
– Je dirais plutôt comme un… un sommelier.
Et puis, parfois, à la faveur d’un moment de relâche ou d’un silence qui durait un peu trop longtemps, il disait quelque chose qui touchait juste.
« Donne-toi du temps. Les idées viendront. La vie te secouera, te fera rouler, peut-être t’embrasser ». Il avait parfois raison, Johnny. Pas souvent. Mais parfois.
Il voulait faire bouger les choses. Ça, c’est sûr.
– On dit que le temps est le meilleur des profs. Je l’ai cru pendant longtemps. Mais regarde ce type. Il a au moins soixante balais et il vit toujours en 2020.
– C’est ton plus grand fan. Ça te fait pas plaiz de le rencontrer ?
– J’ai réduit la tour Arasaka en cendres, mais elle est toujours là. Comme si j’avais rien fait. J’veux pas que les gens s’encroûtent, s’enlisent dans le passé. Je veux qu’ils changent, et qu’ils changent le monde.
Mais Johnny avait aussi ses angles morts. « Tu vois les systèmes », lui dit V un soir sur le toit du Megabuilding H10, les jambes dans le vide, la ville en dessous comme une constellation tombée à terre. « Tu vois jamais les gens à l’intérieur ». Il n’avait pas répondu tout de suite. Ce qui, venant de lui, était presque une concession.
Quoi qu’il en soit, mois après mois, quelque chose se construisit entre eux que ni l’un ni l’autre n’avait prévu. Une amitié. Pas la version propre du mot. Pas celle des gens qui ont choisi de s’apprécier. La version rugueuse, contestée, faite de désaccords permanents et de compréhension grandissante. Johnny la faisait chier. Elle le faisait chier. Et pourtant il y avait dans leurs échanges cette qualité rare que V n’avait trouvée qu’avec Jackie : quelqu’un qui la connaissait vraiment, pas la version de façade qu’elle montrait aux fixers et aux clients. Quelqu’un qui avait accès à tout. Ses peurs, ses contradictions, ses rêves qu’elle n’aurait jamais admis à voix haute.
– Franchement, j’ai peur qu’un jour, je fasse plus la différence entre tes souvenirs et les miens.
– Merde, alors on est deux. Imagine, je devrais vivre en pensant que je me suis fait baiser la gueule par DeShawn.
– Ça fait quoi d’être dans ma peau ?
– Bah, tout est soit trop grand, soit trop petit. Et je te parle pas de tes poussées d’hormones, ça c’est un vrai merdier.
Elle lui lança quelque chose. Il sembla sincèrement content.
En fait, plus ils se liaient, plus ils s’influençaient.
– Tu sais quoi ? Tu commences à me rappeler quelqu’un… Moi, y a cinquante piges. Sans mon charisme, évidemment… et ma troisième jambe. Hum. On pourrait bien s’entendre, finalement.
– Ça marche dans les deux sens. Peut-être que c’est toi qui me ressembles.
– Nan. Tu rêves.
Ils se liaient au travers du calvaire commun. Après une de ses crises, V ne tenait plus debout.
– C’est quoi ? C’est la biopuce ?
– Nan, je suis enceinte, connard.
– Ha ha ha, ouais tu peux blaguer, mais t’as par l’air dans ton assiette. C’était ton cœur. Pose-toi un peu. Faudrait pas que tu clamses alors qu’on a un boulot à faire.
– Ouais, je sais, anéantir Arasaka, détruire Mikoshi, bla bla bla.
– Hey, t’es vraiment en train de devenir comme moi.
– T’as peut-être raison.
– On arrête pas de s’engueuler comme un couple de petits vieux. J’crois qu’il serait temps qu’on se fasse un peu plus confiance.
V a même fini par retrouver l’endroit où Arasaka a jeté le corps de Johnny après avoir utilisé le Tueur d’âmes d’Alt pour enfermer son engramme dans Mikoshi. Un gisement de pétrole jonché de détritus déchirés par le temps. Pas de tombes. Elle y grava ses initiales sur une vielle porte métallique en guise de symbole.
– C’est mieux, là ?
– Un peu. Mais si c’était ma vraie tombe… qu’est-ce que t’écrirais ? « Ci-gît Johnny Silverhand… »
– « L’homme qui ma sauver la vie ».
– V… T’imagines même pas à quel point je voudrais que ce soit vrai. Écoute, je me rends compte que j’ai merdé sur pas mal de trucs. J’ai trahi ou manipulé chaque personne qui m’a fait confiance. Comme le sale connard aveugle et égoïste que j’étais. Mais j’ai réussi une chose jusque-là : pas foutre en l’air ce qu’on a, tous les deux.
– La route a été longue, mais on s’en est sortis.
– La plupart des gens que je croyais être mes amis pouvaient même pas supporter d’être dans la même pièce que moi. Toi, t’es carrément plus proche de moi. Je suis sur ton dos 24/24. Et pourtant… t’as pas l’air de me détester tant que ça.
– T’étais une vraie tête de con, au début.
– Tu le méritais un peu. Tu te souviens, quand tu t’es réveillée cher Viktor sans savoir que j’étais là ? « J’ai des hallus, j’ai peur ». Et tes pleurnicheries chez Misty comme quoi tu voulais pas mourir ?
– Moi je me souviens de tes jérémiades en pleine nuit pour avoir une clope, et de tes crises parce que tu pouvais pas me buter.
– J’aurais jamais cru qu’on tiendrait si longtemps.
– T’as toujours l’impression de suffoquer, là-dedans ?
– Nan… Je vais pas dire que c’est le pied, mais c’est différent. Des fois, quand je me réveille, j’ai l’impression d’être vraiment revenu.
– Comment ça… revenu ?
– Eh ben, d’avoir ce corps pour moi tout seul. D’être libre. Et là, tout d’un coup, je crois avoir perdu un truc… Un truc vraiment important. Et puis, je me rends compte que t’es là, comme toujours, et y a cette vague de soulagement à la con.
– Je fais le même genre de rêve, des fois. Où t’es jamais mort, et où je suis toi. Pas dans le genre « Qu’est-ce que ferait Johnny ? » C’est plutôt du style, je fais un truc et je me sens… hyper bien. Comme si j’avais enfin trouvé ma place dans ce monde.
– Hm, c’est sûrement pas bon signe. Faut qu’on fasse quelque chose. Et vite. Allez viens, on se casse. Y a rien à voir, en fin de compte.
– Ça valait quand même le coup de venir ?
– Absolument. Merci, V. Et tu sais, je suis content d’avoir atterri dans ta tête plutôt que dans une autre.
Et quand vint le jour où V a enfin réussi à gagner son opération auprès des NUSA pour extraite la Relic, et Johnny… dans la Navi qui survolait la ville :
– La voilà. Night City, juste à nos pieds. Ça a toujours été si petit, ou t’es devenue trop grande pour elle ?
– Ça a été un sacré périple, mais j’ai réussi.
– Tu t’es bien battue, V, jusqu’au bout. Tu le mérites. Mais c’est OK, V. T’as le droit d’être un peu fière de toi.
– Donc, tu veux dire que toi et moi… on est pas fâchés ?
– On a fait la paix au gisement de pétrole. Et ça a pas changé depuis. Je suis content que tu t’en sortes. Et de pouvoir te compter parmi mes amis.
– Justement, je me demande si je suis encore digne d’être ton amie.
– Bien sûr que tu l’es. T’as pas à en douter. Ça fait un moment que je suis dans ta tête, V. Je te connais assez pour te dire que c’est une évidence.
– Je me demande ce qui se serait passé si on s’était jamais rencontrés.
– Alors déjà, la balle qui s’est logée dans ton crâne t’aurait tuée. Ensuite, t’aurais pas survécu à tout le reste sans mes conseils avisés.
– Je voulais trouver une blague à la con et enrober un peu tout ça. Mais visiblement, t’as été plus rapide.
– La vérité, c’est que je sais pas, V. T’aurais peut-être eu une vie bien tranquille… Ou alors tu te serais fait suriner en prison. Mais le destin a décidé de nous faire vivre tout un tas de merdes ensemble. C’est tout ce qui compte.
Le décontractant du médecin commença à faire effet.
– Je crois que c’est l’heure, gamine.
– On dirait… ouais.
– Mais promets-moi une chose, OK ?
– Promis. Je sais pas quoi, mais je te le promets.
Les yeux de V se fermèrent.
– Je vais pas te demander de jamais laisser tomber. Parfois, il faut savoir renoncer… Mais laisse jamais personne changer qui tu es, OK ?
– Johnny… Je…
– Bonne nuit, Valérie. C’était vraiment une belle journée.






